mardi 11 décembre 2012

In memoriam Charles Rosen

Je ne me souviens plus quand j'ai découvert Le style classique. J'ai le souvenir d'en avoir discuté avec un claveciniste qui m'impressionnait beaucoup, avec qui nous jouions les pièces en concert de Rameau, il en parlait comme quelque chose de magnifique. L'avais-je déjà lu? Ce livre m'a complètement ébloui, et je crois qu'il a changé plus que tout autre ma façon d'écouter la musique. A mon sens, c'est très difficile d'écrire correctement sur la musique, l'écueil le plus fréquent étant de contourner le coeur du sujet, de décrire l'infra-texte littéraire, culturel, psychologisant; cela peut donner des ouvrages fort intéressants, et certains sujets comme Schumann ou l'école de Vienne s'y prêtent bien. Avec les classiques, évidemment, c'est plus difficile de biaiser, car le coeur de l'expérience classique, c'est vraiment avant tout la joie de la découverte d'un langage, la construction d'une grammaire. Cela sonnera peut-être comme un cliché, mais je crois que Rosen m'a fait percevoir toute sa jeunesse de cette musique, comprendre comment un style est né, comment les solutions formelles se sont imposées aux compositeurs, logiquement, organiquement, pourquoi le style sonate a tout contaminé, airs d'opéra, mouvements lents, même les thèmes et variations, les scherzos.... comment ce style est mort avec Beethoven (il démontre, par exemple, que Schubert a repris pour le rondo de sa célébrissime sonate en la le modèle du moins célèbre opus 31 n°1 de Beethoven; explique, en passant, pourquoi les mouvements chez Schubert sont si longs). Evidemment, on est très loin avec lui de ce qu'on nous (enfin ... on M'A) enseigné au Conservatoire, les fadaises sur les formes sonates à deux thèmes répertoriées comme dans un herbier ou un manuel de cuisine. Alors oui, j'aime à consulter l'index de ses livres, au gré des rencontres musicales du moment. Par exemple, la marotte de cette semaine pour moi, la 104ième de Haydn, qu'en dit-il? Pas grand chose en fait, mais le peu qu'il en dit est vraiment remarquable. Il dit que le retour du thème dans le finale est "d'une telle délicatesse qu'il faudrait le citer longuement pour en faire apprécier vraiment la poésie rayonnante et l'esprit"; que les "retours thématiques les plus subtils sont ceux des rares finales à thème dépourvus d'anacrouse: l'humour haydnien s'y nourrit autrement". Cela donne tout de suite envie de vérifier de quoi il parle, non?

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mercredi 5 décembre 2012

Carmen à Bastille

Carmen est une grande bourgeoise: maîtrise de la ligne mélodique, diction impeccable, chevelure blonde à la Lulu; ce n'est pas comme ça que je l'aurais imaginée mais pourquoi pas. Don José n'a plus de voix, et s'en excuse aux rappels; cette éclipse fait logiquement les affaires d'Escamillo. Micaela est peut-être une oie blanche en robe bleue, elle a des airs parmi les plus beaux de l'oeuvre et une voix vaillante; gros succès. Dès le premier acte, j'ai été pris par de vieilles émotions musicales remontant à l'enfance; et puis j'ai redécouvert les délicieux ensembles et choeurs qui ont dû tellement plaire au public de l'Opéra-comique, en 1875. 

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dimanche 2 décembre 2012

BSB3 aux Bouffes du Nord

Schönberg: Quatuor n°3 opus 30. Forme on ne peut plus classique (sonate- variations - intermezzo- rondo), langage dodécaphonique. On entend bien les notes répétées du thème du 1er mouvement (un comble pour une oeuvre sérielle, je dis ça je ne dis rien). Les deux derniers mouvements sont par moment excitants, mais je trouve cette musique plus grise et ennuyeuse que, par exemple, la suite opus 29.

Boulez, Livre partie 2. Plus virtuose et avec des modes de jeu plus exotiques qu'aux deux séances précédentes, mais c'est loin d'avoir la force poétique des quatuors de, au choix, Lachenmann, Ligeti ou Kurtag....

Beethoven: quatuor opus 131. Chef d'oeuvre. A propos des variations, Stravinsky écrit: "(...) la flamboyance des instruments dans ces variations est chose unique ("des maçons qui chantent en construisant des toits en or", dit l'Archevêque dans Henri V). Aussi bien, est-ce notre "âme" même qui semble s'exiler à l'écoute de cette musique; à notre extrême surprise, car c'est subrepticement que les premiers mouvements ont informé et défriché cette région mal définie. Et cette réalité éthérée n'est nullement brisée par les pizzicati des variations à 6/8, malgré qu'on en soit venu à associer cet effet de style avec des pirouettes d'hippopotame et autres acrobaties incongrues accomplies par les habitants du zoo animé de Disney." On était plus proche de l'hippopotame que de l'éther aujourd'hui.... Il est vrai que le sf est dans la partition

Nouvelle image (14)

Disons que la volonté de maximiser les contrastes a mieux fonctionné à certains moments (le début de la fugue, magnifique) que d'autres.

 

 

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samedi 1 décembre 2012

Les invisibles, de Sébastien Lifschitz

Les_Invisibles-01

Très ému par ce film et particulièrement par cette vieille dame aux yeux ronds, encore très séductrice, racontant qu'elle avait rompu avec une fille qui voulait l'emmener chez ses parents ("tu verras, pas de problème, ma mère est très compréhensive"). On n'en a jamais fini avec ses parents. Mais courez voir le film, ce sont de sacrées tranches de vie qu'il présente.

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jeudi 29 novembre 2012

Requiem de Dvorak

Un Requiem à griffe: un thème en forme de croix, un BACH simplifié et renversé: deux demi-tons ascendants encadrent un ton descendant; impossible de le louper, le Requiem démarre par ça et on l'entend très souvent dans l'oeuvre (du coup une des chansons des demoiselles de Rochefort m'a trotté en tête toute la soirée, Perrin chante quelque chose qui ressemble beaucoup à ce thème). Curieux attelage: texte latin d'une part, musique slavisante d'autre part (beaux choeurs a cappella et prédilection pour le très grave: basse profonde solo, contrebasson dans l'Offertoire). Le texte du Requiem est vraiment impossible ("Placez-moi parmi les brebis, Séparez-moi des béliers, En me mettant à droite"; il faut vraiment avoir une commande duFestival de musique sacrée de Birmingham pour avoir envie de mettre un texte pareil en musique). Bien aimé le Graduale (merveilleux air de soprane, orchestration délicate), le Tuba Mirum (chabraque,avec des ploums à la Verdi), la fin du Lacrymosa (le choeur a cappella), l'Offertoire (pompier comme on aime, qui finit par un quam olim Abrahae, qui je vous le donne en mille, est une fugue..... un des rares moments de vitalité rythmique de l'oeuvre, irrésistible), et l'extrême fin de l'oeuvre. Merci à guillaume à qui je dois cette découverte.

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dimanche 25 novembre 2012

BSB2 (en fait, SBB) aux Bouffes du Nord

Programme de luxe. J'en profite après le concert pour relire les bons auteurs (plutôt Buch que Stuckenschmidt sur Schönberg, par exemple) et les piller ici sans vergogne, en bon blogueur.

Schönberg: quatuor n°2 en fa# opus 10.  Splendeur. Pour faire simple (il existe suffisamment de littérature sur le sujet), le quatuor file tout droit en 4 mouvements vers l'atonalité, mettant en scène une crise dans les deux mouvements centraux.  Le 1er mouvement s'entend assez clairement comme une forme sonate; on sent bien la zone deuxième thème (à pulsation de valse) et la réexposition du thème principal est très marquée (mais en la et pas en fa#, pour une raison qui m'échappe). Le deuxième mouvement est un scherzo agité et ludique (avec le Lieber Augustin en trio). Le 3ième mouvement (Litanie) est une bonne occasion de réviser ses préjugés: un quatuor peut faire BEAUCOUP de bruit, même face à une chanteuse déchaînée dans l'aigü. On se dit que l'affrontement va être sans pitié dès l'intervention fortissimo du violoncelle, qui marque le début des hostilités et on en oublie de remarquer que le thème de violoncelle est le même que celui du 1er mouvement. Le dernier mouvement est l'une des pages les plus somptueuses de toute l'histoire de la musique et je n'en dirai pas plus.

Boulez: Livre pour quatuor, parties 3a, 3b, 3c et 5a. D'après le programme, des pages "où l'écriture se laisse le plus aller aux contrastes expressifs", avec une utilisation des trilles comme dans la Grande Fugue. J'imagine que cela devrait suffire à notre bonheur (mais j'en doute).

Beethoven: quatuor opus 130 en si bémol. Un des quatuors les plus déroutants de la série. Dans le premier mouvement, le discours est dispersé à un point rare. Entre une "introduction" qui revient à plusieurs reprises (et essaime avec rythme  croche-2 doubles), un thème d'Allegro en 123 (forte)- soleil (piano), fuyant vers une cadence qui ramène l'introduction (c'est ballot):

opus130

On va de si bémol à sol bémol (ce qui est pour le moins inhabituel). Le court développement est le seul tissu cohérent du mouvement, avec une pulsation continue, quasi-militaire.

Deux "petits" mouvements intercalaires (un presto et une danse allemande avec soufflets, découpée en éléments simples sur la fin) encadrent un beau mouvement Andante en ré bémol, en forme sonate sans développement. Musique parfaitement insouciante, joueuse et pleine de trouvailles, comme un ruisseau campaganrd riche en poissons. Stravinsky (*double prosternation rituelle*) écrit: "alors que l'Andante semble écumer la surface des émotions personnelles du compositeur aussi légèrement qu'un hydroglisseur - ceci par rapport au plongeon en profondeur de la Cavatine, son élan musical, quel que soit le prix que le compositeur ait payé et ses sentiments ultérieurs à son égard, est le moins superficiel des deux." et aussi que "le Génie frappe au hasard, et que dans le cas de la Cavatine il n'a pas frappé très profondément".  Pour être juste, cette Cavatine devient intéressante avec l'épisode beklemmt, en do bémol majeur (qui m'a rappelé l'hallucination de l'air de Florestan). Quant à la Grande Fugue, elle continue à m'intimider et j'ai déjà été bien long.

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jeudi 22 novembre 2012

Tamestit dans Bach à Gaveau

Merci à Klari sans qui j'aurais loupé ce concert exaltant consacré aux suites pour violoncelle de Bach transcrites à l'alto (1, 3 et 5 donc sol, do et do mineur).  Impressionné par la maîtrise de l'archet de Tamestit, qui retient parfois des coups d'archet mettant particulièrement en valeur les aspérités rythmiques du discours. Le concert était construit avec le même soin que le concert Hindemith qui m'avait tant plu, avec deux interludes entre chaque suite, le premier avec le sublime 1er mouvement de la sonate de Ligeti, Hora lunga, une musique inspirée qui épuise le potentiel de la corde de do, le second avec l'Elégie de Stravinsky, qui introduit bien le climat de la suite en ut mineur. Public enthousiaste et encombrant (un nombre record de boîtes d'alto). En bis, le cheval de bataille des altistes, le Hindemith "so rasch wie möglich", bien dans son élément naturel pour conclure une soirée d'hommage à Bach.

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mardi 20 novembre 2012

BSB1 aux Bouffes du Nord

Le quatuor Diotima (précis et spectaculaire, merveilleux violon 1 (chose que je déteste devoir écrire à propos d'un quatuor)) dans: 

  • Beethoven: quatuor n°12 opus 127 en mi bémol. Je m'embrouille à chaque fois dans les numéros, mais c'est bien celui-là, je crois, mon préféré dans les derniers quatuors. Sans doute en raison de la profonde joie tellurique, l'atmosphère de très haute pression que j'y entends, dans chacun de ses mouvements. Le 1: celui avec l'ouverture en portique (très spectaculaire, hier soir) répétée à trois moments clé, sur mi bémol, sol puis do (!).... et la sublime cadence avec les retards et la montée dans l'aigü. Le 2: immense et magnifique thème et variations en la bémol, avec beaucoup de surprises (on va jusqu'à bifurquer jusqu'en mi). Le 4: celui avec le thème paysan très rythmique, qui finit dans une étrange péroraison ternaire.
  • Boulez: le Livre pour quatuor, parties 1a et 1b. ça démarre très mal, comme une caricature de musique sérielle: 12 sons, les 4 instruments avec des hauteurs différentes dans 3 modes de jeux.... ça se complexifie, notamment dans la deuxième section, nettement plus virtuose.
  • Schönberg: 1er quatuor opus 7 en ré, que je n'ai pas si souvent eu l'occasion d'entendre en concert. En quatre mouvements enchaînés, avec une impression de gigantesque forme sonate (la réexposition du tout début, si véhément, intervient avant le début du mouvement lent, par exemple; la musique du finale reprend des éléments déjà entendus plus tôt). Il fallait bien une structure un peu ferme pour assembler toutes ces musiques d'ambiance, tour à tour fiévreuses, ironiques, glissantes, vénitiennes, glamour, passionnées, fatoumesques, fantomatiques.... (ça glisse très vite d'une ambiance à l'autre). Je note avec satisfaction qu'un des plus beaux moments, à la fois par sa simplicité et sa tendresse, est réservé à l'alto, dans le mouvement lent. 

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vendredi 26 octobre 2012

Phaëton, de Lully

Auvity superstar (les autres de la bande à Rousset sont très bien, notamment Gonzalez Toro en Phaëton, Arquez en Libye, Druet en Théone, mais Auvity.... il est la rhétorique baroque, tout siemplement). Successivement, en emmerdeur qui vient titiller ce pitre de Protée (shortons: enfin, Protée, c'est fini, ces gamineries, raconte-nous plutôt la fin du film); en Soleil qui finit par déclencher l'épreuve de force avec son fils; en déesse de la terre qui "va se retirer en ses antres les plus creux", à la toute fin de l'opéra (à 2h36' du début ici).

Deux belles chaconnes: l'une orchestrale, à la fin de l'acte II; l'autre pour la lamentation de Théone. Une danse irrésistible à hémioles (Minkowsky y met beaucoup plus de gloss que Rousset). Les beaux choeurs (à l'acte IV celui avec le "Ne cessons jamais" fugué ; le choeur en S: Isis exauce nous, très réussi chez Rousset). 

Livret (ici) baroque au possible. Evidemment, on se sent moins concerné qu'avec celui de Médée, mais on ne refuse pas une excursion au Palais des heures, là où trône le soleil.

(Phaëton tombe; le rideau aussi)

C'est que je finirais par aimer la musique de Lully, moi.

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lundi 22 octobre 2012

Médée, de Charpentier

Emerveillement: je n'avais jamais vu Médée, je n'ai chez moi que la compilation de la version Christie/Hunt (que j'adore et qui comporte les moments les plus infernaux), mais pas l'intégrale. La perspective change quand on voit toute l'oeuvre, cette marquetterie de micro-scènes (changement de tempo toutes les deux phrases, comme chez Stravinsky) et qu'on suit et comprend le texte (plein de phrases à double sens, ce qui me ravit). 

Médée est la méchante idéale, dont on rêve tous, casse-cou ("Quand tu te vantes d'estre Roy, Souviens-toy que he suis Medée") et dotée de pouvoirs magiques suscitant une envie non dissimulée (on retient l'idée de la robe verte à empoisonnement différé, déclenchable à distance. Pratique, élégant et ludique, proche de la cuisson des fondants au chocolat).

Jason (magnifique Anders Dahlin) face à Médée (Michèle Losier) : une voix de haut de contre, légère et agile, qui essaie de fuir en s'échappant par le haut mais forcément bloque sur une voix de femme, océanique, capiteuse et lourde. L'opéra bascule quand elle décide de faire dégager toutes ces humeurs noires (quelque part au milieu de l'acte III, après une ultime séance de conciliation ("Mais je parts, & vous demeurez.": un des plus grands moments de Charpentier)

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