dimanche 6 novembre 2016

Britten/ Berlioz à l'Orchestre de Paris

Sérénade pour cor et ténor/ Roméo et Juliette: beau programme, avec des échos troublants d'une oeuvre à l'autre. On retrouve les "lulling charities" du sonnet de Keats dans le scherzo de la reine Mab, ou dans ce ground qui m'a toujours fasciné à la fin de la scène de bal, avec cette ligne qui plonge dans le grave, ouvrant la porte aux forces du rêve.

Je n'ai pas si souvent entendu la sérénade en concert, et c'est vraiment un chef d'oeuvre. Plus que les pièces de genre un peu entêtantes (Dirge - la procession - comme chez Harold en Italie; le Nocturne avec son refrain avec cor obligé), j'ai préféré ce soir Pastoral (où les aigüs très doux de Padmore ont fait merveille .... pas près d'oublier ce Till Phoebus, dipping in the west/ Shall lead the world the way to rest, à 4'30"), le Sonnet de Keats (pour les lulling charities et l'assomption finale), et bien sûr l'Elegy de Blake (où c'est le cor qui chante - trouvaille que cette seconde descendante qui revient et contamine tout - le ver dans la rose). 

 

 

Benjamin Britten: Serenade for tenor, horn og strykere, op. 31 from Bergen Filharmoniske Orkester on Vimeo.

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jeudi 25 février 2010

Béatrice et Bénédict à l'Opéra-comique

Première fois que je vois cet opéra mis en scène. La mise en scène (plus maline que le livret qui est mince, et qui met en valeur la musique, magnifique) insiste sur la fragmentation du récit (après tout, c'est un opéra à numéros, et la musique, une suite de miniatures plus fraîches que les autres), trouve souvent le raccourci juste (et le petit théâtre dans le théâtre dans le théâtre qui convient; et dans cette maison d'illusionnistes, on a le choix). La référence aux marionnettes se justifie pleinement (si Berlioz pense à Shakespeare, Shakespeare, lui, se souvient des romans de chevalerie) et reste en cohérence avec la musique....comme dans le tout début de l'ouverture (ce mystère qui trouve son sens avec le texte du duo final); ces trois segments de phrase liminaires, ce sont ces amorces du feu follet dont parle le texte, ces petites bribes d'amour qui ne savent pas comment s'allumer. Krivine dirige ce début de façon très hachée, démembrée: on entend bien les cordes puis les vents (avec leur saveur particulière) puis de nouveau les cordes - on pense à un pantin désarticulé, et c'est en pleine cohérence avec cette mise en scène qui manipule de façon autoritaire des marionnettes.

(A propos de cette saveur un peu particulière des vents, c'est la première fois que j'entends dans la suite de l'ouverture ce tic berliozien de permuter l'instrumentation - qu'on retrouve dans Roméo et Juliette -: on a une fois le thème lyrique joué aux cordes et accompagné aux vents, et puis, avant ou après, je ne sais plus, l'inverse: le thème chanté aux vents et accompagné aux cordes)

Moyen âge de carte à jouer: chaque scène est tirée du néant par un Monsieur Loyal anglais citant Shakespeare et n'hésitant pas à en forcer le caractère. On rit beaucoup, sans que cela tue l'émotion, comme dans l'air de Béatrice à l'acte II (un air à plateaux successifs, comme certains airs de concert de Mozart, dont le début reprend le thème lyrique de l'ouverture et dont la fin haletante est irrésistible), où la chanteuse envoie valdinguer un bouquet de fleurs (en rythme s'il vous plaît), s'accroche à sa marionnette, à la fois profondément ridicule et très touchante. Christine Rice - timbre magnifique et belle diction - chante cet air avec une grande noblesse. 

Comme souvent, il y a boire et à manger chez Berlioz; on aime bien son côté potache (les vers de mirlitons et les piques du premier duo entre Béatrice et Bénédict), mais pas son côté lourdingue et daté (il nous refait le coup du pastiche de la fugue, - comme dans la Damnation, avec un choeur qui chante faux). On préfère se souvenir de la belle musique nocturne de la fin du premier acte (duo entre Héro et sa suivante), avec des insectes (vibrionnant) et un spectre (forcément chromatique).

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jeudi 24 juillet 2008

C'est l'été, riante saison du sextolet

Ce qu'il y a de bien dans Béatrice et Bénédict, c'est qu'on peut sans dommage irrémédiable s'arrêter de l'écouter au bout de 40 secondes (c'est dangereux pour un musicien d'écrire une adaptation de Beaucoup de bruit pour rien).....Mais ces 40 premières secondes !

Berlioz plonge l'auditeur d'emblée dans la confusion d'une nuit d'été, avec des silences qui cassent un discours consistant en des braiements d'ânes (classique!) et des pollens volatils (ces groupes de 6 notes rapides, que j'appellerai dorénavant sextolets). Je trouve ces silences absolument diaboliques: à l'audition aveugle, je n'arrive jamais à comprendre quand ils vont cesser....


Non ?

On va tricher en s'aidant de la la partition et en faisant un peu de métrique. Voici le topoguide du début. Berlioz est (comme moi dans le titre de ce post) capable d'alexandrins (good boy); il enchaîne

  • une séquence 3X3 temps plus 3 temps de silence (=12 temps): sextolets + l'âne+ rien
  • une séquence 4X2+1 temps plus 3 temps de silence (=12 temps): que du sextolet+ rien. Berlioz aurait été contemporain de Stravinsky, il aurait écrit en changeant de mesure, avec un tempo deux fois plus lent (un 4/4 puis un 2/4 et non quatre mesures à 3/8). L'auditeur moyen est vraiment largué car il a eu très peu de temps pour construire des anticipations car le discours du début est passé très vite ! sitôt lancé, sitôt cassé....
  • Retour à la séquence du début: 4X3=12 temps (le silence du début est rempli!) puis 2X (4+3+2)=18 temps de braiment de plus en plus frénétique (exercice sadique : exhiber puis cacher une carotte avec une cadence rapprochée devant un âne qui n'en peut mais) puis 2X3+ 2X2 +11 temps pour liquider les braiements (21 temps! j'adore! trop fort Hector! normalement l'auditeur est totalement largué, là).

La suite est plus carrée. Après ce début malin Berlioz introduit un grand chant langoureux (qui est moins malin), réexpose son matériel malin du début en le dilatant et en le rendant plus carré (remettant dans un carton à 4 temps ce qui virevoltait à 3 temps, avec de la ouate pour que ça ne bouge plus), superpose le chant langoureux aux pollens (qui se marieront et auront beaucoup de surgeons - et on se demande avec angoisse s'ils seront langoureux ou malins); ça reste quand même du très bon Berlioz, et une vraie musique d'été.

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mardi 13 juin 2006

La Damnation de Faust, à la Bastille


  • Un opéra qui a longtemps été mon über-opéra (avant que je ne découvre Pelléas-Boris-Wozzeck et les grands Janacek). Hier comme aujourd'hui j'en aime toujours les couleurs vives, mais j'y reconnais maintenant ce mélange inimitable (et qui peut déplaire) d'emphase dix-neuxièmiste et d'invention sonore géniale, le plus exemple étant pour moi Voici des roses, l'air de Méphisto accompagné d'un choral de cuivres : à la fois génial et pompeux.
  • Le début ! quelle entrée en matière ce soir, avec l'air qui circule aux cordes, la musique qui prend corps : une vraie ouverture (avec la voix de Faust, off, derrière le grand livre).
  • Les morceaux de bravoure orchestraux : la marche de Rahoczy, avec des ophicléides qui faisaient hier soir un de ces raffûts (!) ; la chanson de la puce, avec ses morsures de violons dans l'aigu; D'amour l'ardente flamme, avec son cor anglais solo et ses somptueux hoquets beethovéniens....
  • Hier je n'ai pas su quoi répondre à M qui me demandait quel était mon top 10 des mises en scène. Souvent, je m'en moque de la mise en scène, c'est déjà bien qu'elle ne m'irrite pas et ne m'empêche pas d'écouter la musique. En faisant un effort, je pourrais citer en exemple Braunschweig avec Fidelio et Jenufa, Sellars avec The Rake's Progress, Nordey avec son Saint-François, et je ne sais plus qui avec sa petite Renarde rusée du Châtelet il y a quelques années. Et bien je sais ce soir que je peux rajouter cette mise en scène de Lepage à ce top10 personnel. C'est une réussite d'autant plus éclatante que la Damnation est l'oeuvre par excellence réputée impossible à mettre en scène....
  • La grande idée de Lepage est de subdiviser l'espace scénique en trois bandes elle-mêmes séparées en petites cases sur lequel il projette des décors vidéo, un espace à la fois bibliothèque, machinerie de théâtre, décor industriel, piscine et pellicule de cinéma (on retrouve Méliès et Marrey....). Le propos est souvent littéral, restant proche du texte et assumant ses naïvetés. Ainsi, dans D'amour d'ardente flamme, la maison de bois de bouleau un peu équivoque des amours de Marguerite et Faust est littéralement consumée, il n'en reste plus à la fin que l'armature. Les scènes de musique militaire et de ballets sont traitées comme des boîtes à musique, souvent réglées de façon surprenante (la marche de Rahoczy: les militaires défilent à reculons, à contretemps !). Gros succès public avec le ballet des feux follets : ce sont des diablotins à la Spiderman qui viennent titiller des ballerines en tutu et utilisent le mur comme un damier horizontal (une idée déjà utilisée intelligemment auparavant, le damier faisant écho aux deux dimensions du choeur, français-ternaire et latin-binaire)
  • Si on peut oublier Faust (le roi de la contrepéterie, qui transforme, "Quel air pur je respire", pic de pollution oblige en "Quel air pire....") et Marguerite (avec son vibrato trop large, elle chante presque toujours trop haut), le Méphisto de Van Dam, à la fois classe et toxique, restera dans mes annales personnelles.

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mercredi 28 septembre 2005

une citation gratinée


Le plus atroce de la chose, c’est que la jeune femme, pour accroître le charme de cet étrange concert, et sans tenir compte le moins du monde de ce que faisait entendre son savant maître, s’obstinait à gratter avec ses ongles les cordes à vide d’un autre instrument de la même espèce que celui du chanteur pendant toute la durée du morceau. Elle imitait ainsi un enfant qui, placé dans un salon où l’on fait de la musique, s’amuserait à frapper à tort et à travers sur le clavier d’un piano sans en savoir jouer. C’était, en un mot, une chanson accompagnée d’un petit charivari instrumental. Pour la voix du Chinois, rien d’aussi étrange n’avait encore frappé mon oreille : figurez-vous des notes nasales, gutturales, gémissantes, hideuses, que je comparerai, sans trop d’exagération, aux sons que laissent échapper les chiens quand, après un long sommeil, ils étendent leurs membres en bâillant avec effort.

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Hector Berlioz in Les soirées de l'orchestre (1852).

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samedi 17 avril 2004

Béatrice et Bénédict, de Berlioz


Bon désolé, j'ai dû oublier mes cachets, je vais faire une crise d'enthousiasme; ne vous inquiétez pas, ce ne sera qu'un petit mauvais moment à passer.

Plus çà va, plus Berlioz est un de mes Dieux, mon enthousiasme n'a fait que grandir cette année, avec les Troyens (que j'ai mis très longtemps à comprendre), Benvenuto Cellini et hier soir au Châtelet, Béatrice et Bénédict de Berlioz.

Le tout début de l'ouverture me trotte dans la tête depuis hier. C'est un peu comme à la fin d'un film de Lubitsch, quand on est incapable de raconter le scénario. Même après avoir passé en boucle le disque, je suis incapable, sans la partition, que je n'ai pas, de dire ce qui se passe sur ces 15 premières mesures (et c'est très irritant, vous en conviendrez): çà démarre par 3 mesures à 9/8 très rapides, un silence long et mesuré (5 temps ?), puis un retour des figures de triolets, mais groupés par 2 et plus par 3, du coup on ne sait plus où on est, les accents sont déplacés, et on ne retombe sur ses pattes que bien plus tard. Une blague à la Haydn, au fond, si on fait abstraction de la bizarrerie harmonique (sol-sol# s'entrechoquant).

Berlioz aurait détesté la comparaison avec Haydn, mais elle me semble fondée; même bonne humeur, même orchestre dégraissé et solaire, même goût pour les snapshots (les hi-han du songe d'une Nuit d'été). On voit bien l'inanité de tout le discours psychologisant sur la musique; Berlioz a composé cette musique euphorique et délicate en pleine dépression, comme Schumann avec sa solaire et beethovénienne 2ième symphonie.

Les moments que j'ai préférés: l'ouverture, la fin (qui reprend la musique de l'ouverture), le premier duo Béatrice/ Bénédict, l'air de Béatrice au deuxième acte (avec ses excentriques enchaînements harmoniques, figuration du fil de la mémoire (?), sur le texte Je me souviens), et le duo alto/ soprano nocturne de la fin de l'acte I (et son sublime post scriptum orchestral ).

Pour la chronique mondaine, la représentation d'hier au Châtelet était une version de concert, sans mise en scène. Béatrice et Bénédict est un opéra comique, comme Carmen, donc avec du texte parlé entre les morceaux de musique. Ce texte a terriblement vieilli, et Jean-Claude Carrière a inséré pour la représentation du Châtelet un commentaire fin et drôle sur le thème de la guerre des sexes, dit par Carole Bouquet. L'histoire est celle de la conversion de deux jeunes gens qui font profession de se détester mutuellement et d'abhorrer le mariage, et qui finissent par se marier. La pièce se conclut par ces vers croustillants, à verser dans le lourd dossier du mariage (hein, G):

Adorons-nous donc, et quoi qu'on en dise,

Un instant soyons fous!

Aimons-nous!

Je sens à ce malheur ma fierté résignée;

Sûrs de nous haïr, donnons-nous la main!

Oui, pour aujourd'hui la trêve est signée;

Nous redeviendrons ennemis demain!

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