En dépit du retour à Paris, encore un peu sous le coup de l'euphorie du concert de l'ensemble Huelgas de Paul Van Nevel qui ouvrait le 14 juillet le festival de Saintes (qui va se refermer avec Herreweghe dans Mahler, huhuhu). Programme festif, centré sur les polyphonies imaginaires de la Renaissance, ces architectures chorales de 12 à 40 voix solistes, plus accessible qu'il n'y paraît malgré sa haute tenue musicologique. D'une difficulté redoutable, magistralement chanté par l'ensemble Huelgas dont on ne louera jamais assez la plénitude sonore (du chocolat 90% de cacao, disons-le); van Nevel ne fait jamais le choix de voix criardes individualisées comme certains le font dans le répertoire de la fricassée parisienne.

Variété dans les dispositions: chaque effectif suscite une nouvelle structure géométrique, les pièces à 40 (Tallis, Striggio) ou 24 voix étant données en cercle, les pièces à 16 en carré, la pièce à 3 choeurs de 4 étant chantée en stéréophonie, en utilisant les deux chapelles du transept (pas facile d'être nickel rythmiquement; ils le sont !).
Le programme reprenait quelques "tubes" du disque magistral Utopia Triumphans (un disque à acheter et emporter sur l'île déserte, et dont la peinture ci-dessus orne la couverture- j'ai lontemps cru, à tort, que c'était une oeuvre de la Renaissance....): les motets à 40 voix de Striggio et de Tallis (qui, épaté par le motet de Striggio, a voulu relever l'honneur des Anglois dans la catégorie 40 voix), le 24 voix de Josquin (Qui Habitat), qui fait vraiment minimaliste américain, et le subliiiiime 16 voix de Gabrieli (Exaudi Domine) dont je parle plus bas. Mais comportait aussi d'autres pièces, notamment une chanson parisienne lyonnaise: jamais avare de putasseries, je ne résiste pas à la tentation de recopier les paroles pour amuser le Vrai Parisien Dieusaitqui: en venant de Lyon bon bon bon/ Trouvay en buysson Robin et Marion/ il lui levoit son pellisson bon bon....etc...enfin, vous voyez le genre, genre, genre.
Une musique d'éléphants blancs: d'un côté, l'étourdissement de l'individualisation à outrance, de l'autre, un texte inintelligible, le caractère cristallin d'une musique qui a du mal à varier le propos. La descendance de tout cela: les modernes bien sûr mais aussi des conservateurs, évidemment: la sublime fantaisie de Vaughan Williams, les Métamorphoses de Strauss... sans parler de ce motet à 35 voix que l'un des chanteurs de Huelgas a écrit pour les 35 ans du choeur.....
Pour recommencer sur des bases saines, je colle dans la radio le Tallis et le Gabrieli. Le Tallis, Spem in alium c'est tellement beau qu'on devrait l'instituer hymne de la blogosphère et le chanter aux grandes occasions, genre pique-nique de Kozlika, seulement s'il fait beau toutefois, sinon le triomphe de la perfide Albion serait total. Le Gabrieli tire nettement vers le monde des madrigalistes: c'est le seul morceau de musique dans lequel on comprend le texte, dans lequel il se passe quelque chose (et dans lequel on ne baigne pas dans un liquide amniotique ou dans une cathédrale, au choix) et pour lequel la découpe strophique s'entend très bien (chaque strophe se finissant par "quando caeli movendi sunt et terra..."), avec une péroraison finale sur le dernier vers sur lequel van Nevel a, vendredi, accéléré comme un possédé (enfin, davantage que dans le disque). Pour élargir le propos, je remets un des plus beaux motets des franco-flamands, le Nesciens Virgo Mater de Jean Mouton (dans l'interprétation un peu ancienne de David Munrow et de son ensemble).
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Pour la petite histoire, sur les conseils avisés des deux Philippe[s], nous sommes allés souper dans l'Abbaye aux Dames, sur une bande son d'accordéon et de feu d'artifice du 14 juillet. L'indispensable Sud Ouest révèle que le dîner, fort délectable, était concocté et servi par les Flying Saucers, une équipe "spécialisée dans la restauration événementielle". Service efficace et voltigeant, non avare de ces vols planés annoncés au programme et facilités par la configuration médiévale des lieux (non je ne me suis pas pris un bar aux épices sur le coin de la trombine, bine bine bine, mais bon, bon, bon....). Dîner à deux tables du maître, Paul van Nevel himself, en train d'achever un bâton de chaise, manifestement indifférent aux regards de gorgone du chat de Dieusaitqui (qui déteste les cigares et ceux qui les fument).