Un film oscillant entre bouffonnerie et tragique, finissant en cinémascope avec Liège comme on ne l'a jamais vue chez les Dardenne. Un film sec et précis, plus que noir, sans espoir sur ce qui reste de l'"aristocratie de la classe ouvrière". Trois grands moments: 1) Le refus de Natache Régnier de rendre le scooter - et le refus symétrique d'Eric Caravaca d'accepter qu'elle garde le scooter, un choc frontal, sans issue; 2) La scène où Belvaux conditionne Semal (yeux fermés, j'ai dit); 3) le finale, lyrique, pas avare de biftons et d'hélicos. La critique a été rapide à descendre le film, moi j'ai beaucoup aimé, rien à voir avec le ratage du dernier Guédiguian. A ce propos, il y a un critère qui ne trompe jamais c'est la musique, celle de Riccardo del Fra est impeccable, à l'image du film, sans graisse, entre sous-sol et éther (contrebasse et violons dans deux tonalités incompatibles, avec un zeste de piano préparé).
- Dormir avec un mauvais matelas vous gâche la nuit et le tempérament.
- Lee Kang Sheng en respiration artificielle est-il l'avenir de Lee Kang Sheng en SDF chinois perdu à Kuala Lumpur ? je me perds avec ces rubans de Moebius à la Haydn.
- On commence par la Flûte enchantée et on enchaîne avec une chanson malaise où il est question d'oiseaux tout cuits et d'un roi.
- Salauds d'Indonésiens; en brûlant leurs forêts ils nous forcent à mettre un masque à gaz pendant l'amour.
- Comment ranimer l'aimé ? en le lavant et en le bichonnant.
- Un Tsai Ming Liang polyglotte, doux, cruel et flottant qui me laisse inexplicablement euphorique.
Roméo et Julot, version israélo palestinienne, dans la bulle de Tel Aviv, une bulle qui va bientôt éclater. Le genre de film mal foutu mais que je ne raterais pour rien au monde. Parfois cousu de fil blanc (il est assez vite clair que ce bien nommé Jihad à fine moustache et aux yeus de braise n'est pas sympathique).... des séquences de sitcom parfois nunuches (décidément, cette histoire d'amour entre un chinois et un indien était autrement plus forte) mais aussi des séquences réussies et prenantes, comme celles aux barrages ou dans les territoires, cette scène où la cousine attend le mariage arrangé comme une promesse d'émancipation, le passeport pour Londres et un vrai avenir. Comme Yossi & Jagger, le film doit beaucoup à d'excellents acteurs...
Enfin vu Syndromes and a Century, (non EB, pas d'inquiétude vous n'aurez pas à me rembourser le billet !)
Deux parties, deux époques mais dans deux hôpitaux différents, l'un à la campagne, l'autre à la ville.Amarcord suivi de Playtime. Le retour des mêmes thèmes (l'entretien d'embauche, le moine obsédé par les poulets, le dentiste et le moine, l'assistant amoureux), incarnation puis réincarnation, mais pas exposition/ réexposition, ce n'est pas une forme sonate, la réexposition n'amène aucune résolution des tensions, bien au contraire. L'activation des chakras par une mamie qui cache son whisky dans une prothèse, ça ne marche plus et personne n'y croit, pas en tout cas ce jeune homme qui s'entraîne compulsivement au squash. Il n'est plus question d'une rivière pour apaiser des jambes malades mais d'une cité high tech à investir en bord de mer. Cette deuxième partie échappe au désespoir en finissant sur une belle séance d'aérobic collectif.... La première partie est plus centrée sur le personnage de la femme docteur, elle est plus joyeuse et plus humaine. J'ai un faible pour cette scène où le dentiste prend en otage son moine DJ de client en lui infligeant de la variété thaï de son cru pendant qu'il a la bouche ouverte.... Moins abscons que Tropical Malady et aussi sensible que Blissfully yours....
Eblouissement. (J'avais des attentes neutres, un souvenir épouvantable des Contes cruels de la jeunesse et un souvenir magique de Furyo). Une fête de l'intelligence, une manière de conte brechtien. Un homme se retrouve contraint à dépenser 30 millions de yens en un an au terme duquel il sait qu'il va mourir. Il va vivre avec quatre femmes, qu'il achète chacune au tarif d'un million de yen par mois (il y a des faux frais mais il claquera bien tout au terme). Numéro 1 (Hitomi) ne songe qu'à consommer et se parfumer, mais se rachètera à son yakuza en sacrifiant un auriculaire; numéro 2 (Shizuko), une mère de famille douce a un mari pleurnichard et maître chanteur; numéro 3 (Keiko) est une femme médecin qui se refuse, dans une séquence fort médicale, avec deux fièvres de cheval et la transmission d'une pilule bleue; numéro 4 (Mari) est une prostituée insatiable et simplette, tenue de près par un maquereau intuitif. Je ne dis rien de la fin, c'est un feu d'artifice d'ironie.... Il n'y a pas une séquence faible; j'ai un faible pour un enchaînement muet avec la numéro 2, dont on voit la tête en bas à gauche du cadre, puis les pieds, une épingle qui tombe.... J'ai une furieuse envie de voir tout Oshima !!!!!
Un veuf et son fils. Le père quitte l'enseignement après le décès accidentel d'un élève sous sa responsabilité; après ce drame, son fils est placé à l'internat; le père et le fils ne se revoient plus alors qu'épisodiquement. Un portrait magnifique de relation père-fils, entre intimité et contrainte. Le torrent dans lequel pêchent père et fils, imprimant le même mouvement, parfois interrompu, à lacanne à pêche. La dureté des adieux, sans cesse renouvelés. L'intimité du bain. Le sourire du père. Pour mon premier Ozu, je crois que c'est un bon début.
Enfin vu Andrei Roublev (je crois que j'étais mûr depuis ceci). Le film est très riche, un peu touffu, et il est bouleversant dans sa deuxième moitié. C'est l'histoire du grand peintre russe, en quelques tableaux situés de 1400 à 1423. Le film débute sur la vision d'un moine qui se prend pour Icare et finit par échouer après un court vol, dans un marécage où s'ébroue un cheval.
La première moitié met en scène Roublev avec ses compagnons, son faux-frère Kirill et le peintre de la génération précédente, Théophane le Grand (qui est à Roublev ce que le Nouveau testament est à l'Ancien). C'est l'humanisation de Roublev (touché, par exemple, par la répression d'une fête de l'amour païenne) qui l'inhibe dans la réalisation d'un Jugement Dernier dont il conteste la dureté du message pour ses contemporains.
Le Jugement Dernier le rattrape dans la réalité avec une grande scène épique, le sac par les Tatars, guidés par un prince russe, du kremlin de Vladimir et la violation de sa cathédrale. Roublev renonce alors à la peinture pour plusieurs années de silence et d’absence; il n'y revient qu'après un événement bouleversant, la fabrication presque miraculeuse par un très jeune maître d’œuvre d’une gigantesque cloche, dont on se demande si elle va sonner... C’est la mise en orbite de cette cloche qui remettra en mouvement Roublev. Le film se clôt sur une séquence en couleur avec les très rares oeuvres du dernier Roublev et l'image pacifiée d’un troupeau de chevaux paissant sous la pluie.
Vu Jardins d'automne, le dernier film d'Otar Iosseliani. On dira que c'est celui où un ministre chassé du pouvoir se fait réconforter par sa vieille mère (Michel Piccoli) qui lui fait faire le poirier pour le calmer. La maman du successeur (qui a une tête de syndicaliste agricole), elle, ne rentre pas dans les robes de la maîtresse chic du ministre déchu. C'est comme toujours totalement dénué de psychologie (une qualité qu'on finit par trouver de plus en plus cruciale); et peut-être un peu plus utopique (et régressif) que d'habitude. Et aussi plus parlant : il y a dans les dialogues des phrases entières que l'on comprend, c'est étonnant. On se voit bien vivre dans un film d'Osseliani (même si on est petit joueur côté descente et si on n'est pas exactement un homme à femmes). On sort du film en se disant qu'on va s'efforcer dare-dare de faire pétiller sa vie, de la rendre plus iosselianienne.
- Une clinique psychiatrique où la seule différence entre les malades et le personnel, c'est que les malades, eux, guérissent.
- L'enjeu du film: comment remplacer les rideaux de la bibliothèque. C'est évidemment une question de vie et de mort, et la matière d'une chronique aussi complexe que Richard II ou une comédie de Lubitsch. Trois lignes s'affrontent: la ligne "bourgeoise" (Gloria Grahame, la femme du directeur médical de l'institution, une peste qui s'ennuie, corrompt le maillon faible, Charles Boyer, pour imposer son choix de tissu); la ligne "psychiatrique" (Richard Widmark et Lauren Bacall veulent donner l'occasion de s'exprimer à l'un des patients, doué d'un réel talent artistique): la ligne "économique" (Lillian Gish veut avant tout minimiser le coût de l'opération).
- Lillian Gish: un petit bout de femme monté sur des ressorts, qui a la manie de raccrocher le téléphone en pleine conversation, prête à fusiller du regard les importuns (sans fusil pour barrer la voie au Mal ici). Elle incarne avec obstination la volonté inébranlable de sauvegarder ce qui peut l'être des valeurs traditionnelles, la fidélité à l'esprit des pionniers dans un monde qui se délite. Et, puisqu'on est en Technicolor, des yeux bleus qui se noient quand il s'agit d'accepter la victoire des Modernes....(des Modernes, oui, mais pourvu qu'ils soient idéalistes).
Je suis encore en train de ruminer ce beau texte de Guillaume Barry sur le combat de Jacob avec l'ange-soldat.
Le passage du chapitre 32 de la Genèse qu'il commente commence par ces versets énigmatiques:
Et Jacob resta seul. Un homme se roula avec lui dans la poussière jusqu'au lever de l'aurore.
Il vit qu'il ne pouvait l'emporter sur lui, il heurta Jacob à la courbe du fémur qui se déboîta alors qu'il roulait avec lui dans la poussière.
– Il lui dit: "Laisse-moi partir, l'aurore s'est levée." (...)
Guillaume Barry explique que dans ce corps-à-corps mystérieux avec l'ange, Dieu laisse Jacob prendre le dessus, un Jacob qui répugne au combat physique.
Un peu comme le représente Rembrandt, avec une grande douceur:
Je vous infligerai plus tard le détail des notes que j'ai prises pendant le tour du Mont Blanc: ce sera du différé, mais c'est une bonne matière bloguesque et ce sera beau comme une matrice 28X8 (le nombre de personnes rencontrées, la température, la pression, le dénivelé, l'hygrométrie, le nombre de marmottes, l'hygiène des gîtes.....le tout croisé par le nombre de jours passés).
La deuxième semaine, malgré l'aide de L et T, ce fut une lutte acharnée et infructueuse contre les mouches, dans une maison sympathique mais crade. Et aussi contre un essaim de guêpes. Au vu du temps, qui a viré au moche fixe mardi, nous avons vite révisé à la baisse nos ambitions sportives et filé comme des souris dans un tunnel à Turin (un de mes vieux rêves enfin réalisés) où nous avons vu entre autres ça
(l'église San Lorenzo) qui m'a plongé dans un état d'excitation peu partagé par mes trois compères ("pfff ske c'est chargé".... gnia gnia tu parles Charles: une idée comme ça d'église, beau comme du Borromini ou du dessin industriel, c'est le coup de foudre point barre).
T m'a raconté ce qui s'était passé sur un blog que j'aime pendant la semaine du TMB; nous en sommes venus tout naturellement à l'anecdote suivante qui m'a fait mourir de rire: *** nous a raconté que quand il était gamin, il vendait des calendriers des scouts d'Europe, et que pour mieux vendre ses calendriers, il expliquait aux gens qu'il fallait se méfier des contrefaçons; et qu'ainsi, les scouts de France, ça ne valait rien, parce qu'ils utilisaient le butagaz. Le butagaz !!!! Les traîtres.
Voilà, à plus. Je file à Berlin. Pas de Baltique s'il fait ce temps de ch... Grosses bises blogospaciales.
En plein Zamoskvorietchié (le seul quartier que j'ai un peu arpenté (cette fois-ci je ne suis quasiment pas allé sur l'autre rive de la Moskowa)). Ici c'est Saint-Clément-Pape-de-Rome (et je suis furieuxd'avoir raté l'église de la Résurrection-des-Tonneliers)
Qui osera dire que les Russes n'aiment pas les bonbons anglais (quelle élégante crinière)
Le Père (l'arbre) entre l'Esprit (la maison) et le Fils (le rocher).
Une croix (voir le regard du Père sur l'Esprit sur le Fils sur le calice; toujours repérer la trajectoire des regards dans l'icône russe) inscrite dans un cercle.
Une fois encore, la délicatesse des figures et des couleurs.
La célébrissime (*) icône de la vierge de Vladimir, conservée à la galerie Tretiakov de Moscou. La main gauche de l'enfant haut dans le cou de la mère, le regard triste de celle qui sait ce qui va advenir. Une scène d'une étonnante douceur.
(*): ne dit-on pas communément en français moderne; "alors mon lapin, tu veux faire vierge de Vladimir ce soir avec ton chat ?"
L'histoire d'un jeune éleveur en quête d'une épouse pour fonder un foyer et échapper ainsi à son beau-frère, qu'il énerve, et qui l'héberge. La steppe kazakh est dépeinte comme un milieu hostile et désert; ravagé par des cyclones impressionnants, c'est un waste land où les brebis n'ont pas assez d'herbe à manger, où les troupeaux se perdent et où les hommes - et les filles à marier - sont rares. Dans la plupart des séquences, le sens se construit progressivement tandis que l'écran se remplit: ainsi une scène où se dévoile tout le troupeau (après les brebis et les vaches, les ânes, puis deux chevaux, des chameaux.... et le petit gamin sur son balai); ainsi, deux étonnantes scènes d'accouchement de brebis; ainsi, une scène où la caméra se concentre d'abord sur un jeune homme racontant avec beaucoup de conviction comment se comporter face à un poulpe, élargit le champ à son beau-frère qui coupe là et explique brutalement les intentions du jeune homme, puis associe les parents de la jeune fille (et on comprend tout de suite que ce n'est pas gagné). Le film est passionant aussi dans sa description des relations familiales (la vie dans la yourte) et sociales (le grand chef qui décide des mouvements de troupeaux). C'est la chronique d'un mode de vie en voie de disparition (la fin est ouverte, où ce jeune homme ira-t-il ? à Almaty? à Kashagan?) mais ce n'est ni passéiste, ni désespéré, ni mièvre ni folklorisant. Du très beau cinéma, fort et inspiré.
Petit déjeuner avec les nombreux (!) employés de la cuisine; ça commente sec, en italien, l'histoire de fraude fiscale chez les Agnelli. Patrons d'hôtel allemands, employés italiens. Descente dans les sapins à Pontresina (Puntraschigna nous dit le balisage, obligatoirement en romanche ici). Le cimetière. Beaucoup de vieilles et belles tombes (on retrouve les noms de famille des fondateurs des principaux hôtels de la ville, par exemple Sarnatz). Beaucoup de prénoms italiens associés à des patronymes allemands, et des petits mots en romanche. Beaucoup de tombes de guides de montagne, jeunes. Morterartsch: 1) un glacier (qui recule); 2) une gare (désertée le soir); 3) un hôtel (bien rénové même s'il ressemble à une station service). Montée trop tardive au refuge Boval; le temps est incertain, nous croisons le ventre (assez mou) de la gaussienne de ceux qui sont allés manger en montagne; au retour, nous ne croisons que quelques rares groupes d'alpinistes qui montent à la fraîche. Magnifique balade sur une moraine. Du refuge, un panorama de glaciers à 180°, de la Diavolezza au Piz Morteratsch. Orgie de Läckerli (c'est l'émotion). Retour à Morterartsch. Je tombe sur un article sur l'industrie du tourisme pour les Juifs orthodoxes en Engadine; ça a marché très fort au début du siècle, ça s'est tari ensuite (cf Rosetta Loy) et ça a repris récemment (Brooklyn Tel Aviv). La fonction mariage marche moins bien car les jeunes sont plus orthodoxes, ce qui limite les contacts entre sexes.
Nous passons en territoire romanche; on croise des gens sur les sentiers qui ne disent ni Gruetzi niBuon giorno, mais Allegra. S-chanf est un village agricole, aux belles maisons engadinoises à l'air d'un coffre fort sorti d'un film expressionniste. L'hôtel-bar-restaurant-cordoneria Scaletta, tenu par l'inénarrable Mario. Pourquoi cordoneria? (je crois avoir compris que c'est parce que la spécialité locale est le cordon bleu). Balade vers le Parc national suisse. Enfin de la nature vierge, depuis 1905, certifiée sans bancs privés ni publics et sans ajustement à la tondeuse. Val Truptchun, un tout petit gamin me dit, très excité, très vite, en allemand, qu'il a vu à l'oeil nu 18 cerfs (18 Hirschen; je ne comprends rien et me demande pourquoi il me parle d'une église du 18ième siècle). Après la balade traversante - déjà passablement longue-, nous montons vers la Fuorcla locale (qui donne sur la vallée de Livigno en Italie), mais je me dégonfle vers 2300m devant un névé en pente, que je refuse de traverser avec l'air buté d'un jeune ânon. Nous redescendons. Le lendemain, tour par Zuoz et sentier en balcon avec vues sur la crête nord de l'Engadine (Piz Kesch et le col du Val Susanna qui mène à Davos), puis descente par le val Chachanna (il y aussi un val Chachanella). Incidemment, j'apprends que chasse se dit chatscha en romanche.
ne pas paniquer quand il faut compter 24+15 mesures ; se souvenir que tout marche par trois mesures (mais pourquoi bon sang de bois n'a-t-il pas écrit à 9/8....)
ne pas paniquer quand il y a des dièses et des bécarres et je ne sais quoi, les trois quarts du temps c'est écrit en gamme par tons et c'est bête comme chou la gamme par tons (il suffit de mettre un ton entre chaque note)
ne pas paniquer en se disant que c'est un infâme cheval de bataille ; y retrouver la trace - ou l'avant-goût de la Péri ou d'Ariane et Barbe-Bleue
ne pas paniquer parce qu'on panique: c'est normal de paniquer avec cette partition
Mardi au Châtelet, Boris Godounov. Dans la première version de Moussorgski : plus courte quecelle vue en mai à Bastille, aussi resserrée que l'Or du Rhin, sans entr'acte. Elaguée de l'acte polonais (qui de toutes façons ne sert à rien), et avec une scène d'épouvante de moins pour Boris (la première) - et aussi beaucoup moins de sixtes majeures et de cloches. L'opéra clôt sur la mort de Boris et pas la scène de l'idiot, une fin anesthésiée à la Wozzeck que je regrette.
En plus des grands moments habituels (le sacre avec les cloches et l'angoisse au coeur; la mort de Boris; la scène de l'idiot), surtout sensible cette fois encore à la scène du monastère. Dans cette production, un décor unique est installé avec le sacre de Boris, un décor qui disparaîtra avec le tsar, figurant aussi bien le palais que le monastère du vieux chroniqueur et de l'imposteur. De ce fait, on est tenté de voir en Boris et Grigori des jumeaux, les seuls à être vraiment hantés par le destin du tsarévitch assassiné, à vouloir habiter à l'ombre de ces tours oniriques et sous la menace de cette lampe/mamelle/méduse (venue de On connaît la chanson ? qui finira par subir un court-circuit provoqué par un pizz de contrebasse, ffffortissimo). D'ailleurs, les tsars finissent moines (c'est Pimène qui le dit) et l'histoire de Grigori montre que la transformation inverse est possible. Le vêtement du sacre de Boris, une cage (dans lequel celui-ci meurt et qu'il partage avec un autre enfermé, l'idiot), Chouiski finira par la destiner à Grigori....
Dans cette scène du monastère le fil rouge des violoncelles
c'est vraiment Pelléas, non ?:
(j'étais bien content d'avoir retrouvé la trace de ce passage, d'autant qu'en entendant mardi soir la scène du monastère, je me suis dit à cet endroit-là: mais c'est bien sûr, c'est Pelléas ! mais où ? A la réécoute je ne suis plus si sûr : chez Debussy le tempo est beaucoup plus agité)
La Lituanie: la contre-Russie, l'empire du Mal. Une vraie litanie: 1) Chouiski a gagné autrefois la bataille de Lituanie, 2) le contre tsar file vers la Lituanie, 3) Boris conseille à son héritier de se méfier de la Lituanie,....
Au chapitre des bizarreries de cette représentation, des décors et costumes souvent laids (les impers en plastique transparent permettent bien de faire patouille patouille dans la bassine pour la chanson du canard, mais sinon...). Un Boris jeune, plutôt good-looking, qui vient saluer comme une rock star, sûr de ses effets (du coup...méfiance). Direction très spectaculaire de Gergiev (lui aussi une star), qui prend la chanson de Kazan à un train d'enfer et pousse l'orchestre au bord de la sortie de route (il n'y a pas qu'aux amateurs que cela arrive...)
Beau programme pour inaugurer le cycle Extase et transe. Avec les Visions de l'Amen, on était tout de suite au coeur du sujet. Ce cycle est plus court et plus concentré (comme du chocolat à 90% de cacao) que les 24Vingt Regards sur l'enfant Jésus qui datent de la même époque. Le premier Amen (Amen de la Création) prend tout de suite aux tripes: un grand choral cosmique, avec crescendo, avec le thème de la Création aux basses. Note pour moi: réécouter le n°2 (Amen des étoiles, de la planète à l'anneau : une danse sauvage et brutale, ludique au possible) et le n°6 (Amen du jugement: Trois notes glacées comme la cloche de l'évidence. "Maudits, retirez-vous de moi" écrit Messiaen). La dernière pièce (Amen de la consommation) est la glorification du thème de la Création, dans une débauche de cloches et de fusées. Tout cela est du Messiaen de 1943, avec beaucoup de saccharine et de couleurs modales. Très impressionnant à voir (d'où j'étais): Madame Jude - la voix du bas - arpégeant des accords sur 4 octaves! Respect (pendant que Monsieur Beroff - la voix du haut - pépie et sort la verroterie).
En bis: changement complet d'ambiance avec la transcription du Prélude à l'Après-midi d'un faune.
Deuxième partie: Messe de Machaut avec quelques motets intercalés, chantés par le Hilliard Ensemble. Le Gloria et le Credo sont homophoniques, le reste est d'une complexité rythmique redoutable (tiens: le Ite Missa est est chanté). A la limite du fou rire avec C*** (qui s'est trissé discrètement entre deux motets, le bougre), notamment dans l'Amen conclusif du Gloria (et ses hoquets en folie). J'ai eu du mal avec les deux contreténors: celui de gauche ressemble à Rosswell et a vraiment une voix d'extraterrestre, l'autre a un air de comptable de la City; très agité du bocal, il est doté d'une voix étrangement nasale. Persiflage mis à part, l'ensemble des cinq voix sonne très juste, c'est vocalement très beau tout en préservant l'individualité des voix.
Ah j'oubliais le plus important: croisé Gaël Morel au métro Blanche à 23h20. C'est un signe, mais de quoi ?
Je pense que c'est une erreur de trop tirer le texte dans le sens de l'illustration du Goulag, de la lutte contre les totalitarismes. Cet opéra, c'est davantage Faits divers qu'une journée d'Ivan Denissovitch.... Oui, il y a la dépersonnalisation du bagne, la musique de l'acte I le dit avec éloquence. Mais le coeur de l'opéra reste ce corpus de récits de prisonniers, qui ressassent leur vie passée, leurs amours, la vie de province. Et dans cette histoire d'hommes, ce sont, comme dans Katia Kabanovna et Jenufa, des beaux portraits de femmes, en creux, qui font les plus beaux moments de musique (l'histoire de Louiza, celle d'Akoulinka, opéra dans l'opéra davantage que la pantomime de l'acte II).
Des trois récits principaux, je retiens au premier acte l'histoire de Louka Kouzmitch, dense et incroyablement violente (radio), qui rappelle Wozzeck que Janacek venait de découvrir. Le récit du IIIème acte, celui de Chichkov (Johan Reuter, magnifique), m'a le plus impressionné, C'est le plus long et le plus complexe. Celui d'un homme doublement humilié, un personnage qui rappelle le Laca de Jenufa (mais sans le happy end). C'est un bon à rien à qui un père ivre de fureur donne en mariage sa fille Akoulinka. Celle-ci a été déshonorée par un certain Filka Morozov, qui lui faisait la cour et a refusé de la demander en mariage en faisant croire qu'elle s'était donnée à lui. Pendant la nuit de noces, Chichkov se rend compte que Filka Morozov a menti, qu'Akoulinka est encore vierge. Il sort rosser Morozov qui lui objecte qu'il devait être ivre au moment de la nuit de noces. Chichkov finit par battre sa femme, lui demander pardon....et elle lui avoue qu'elle aime encore Filka Morozov. Chichkov finit par l'assassiner après l'avoir emmenée en charette dans la forêt. Ce long (plus de vingt minutes) récit cruel est raconté dans une langue imagée et chaude, à la Babel (tiens, il est d'ailleurs question de Tambov dans cet opéra, comme dans Cavalerie rouge.....)
L'un des fils rouges de l'opéra est le personnage de Goriantchikov, dont l'incarcération et la libération délimitent l'espace de l'opéra. C'est un personnage secondaire par le nombre de répliques mais crucial dans l'économie de l'oeuvre. C'est le seul prisonnier politique du camp, un personnage qui reste toujours non intégré (scène terrible de l'agression du jeune Tartare que protège Goriantchikov); c'est un double de Dostoievski le prisonnier. Le violon solo qui parcourt l'oeuvre (Janacek a recyclé de grandes parts d'un concerto pour violon qui n'a pas été écrit) dès l'ouverture est bien celui de l'idéal auxquels s'opposent les rythmes lourds caractérisant les chaînes. Vendredi, c'était José van Dam qui apportait son charisme, son épaisseur, sa classe à ce personnage pivot.
Le décousu chez Janacek: oui, mais c'est aussi une des forces de cette musique, cette alternance de plans qui se contredisent. C'est l'arme atomique anti-kitsch. Cet ivrogne qui interrompt par des "il ment" ce récit intime si sensible, c'est ce qui garantit que la sensibilité ne tombe pas dans la sensiblerie (un des mes sujets récurrents d'inquiétude....). Cela n'empêche pas Janacek d'organiser des entrées en résonance magistrales: la fin du récit de Louka Kouzmitch (à qui un militaire borné a presque arraché les oreilles) rentre en résonance avec la sortie de la salle de torture de Goriantchikov, par exemple; ou encore, toujours dans le récit de Chichkov, la coïncidence finale: Louka Kouzmitch n'était autre que Filka Morozov.....
Je m'aperçois que j'ai peu parlé de musique. Je voudrais recommander la lecture de cette excellente analyse de Pierre Michot, accessible et très pédagogique (un lien précieux, j'ai mis un temps fou à en retrouver l'adresse.....). Je garde en mémoire les quartes de ce thème du commandant, les dissonances du thème de la souffrance,
un motif lié à la torture dont je n'arrive pas à me débarasser,
la pantomime du second acte avec le pastiche d'élan graisseux à la Strauss, les choeurs d'hommes bouche fermée dans la fosse, les stridences des piccolos et l'incroyable force de la fin libératrice.
Vendredi, l'aigle noir n'était pas très réussi (une grosse peluche se transformant en un cerf-volant qui s'échappe à la fin de l'opéra), mais il y avait d'autres belles trouvailles visuelles: l'arbre noueux de l'acte I, la scène du petit théâtre de l'acte II avec ses têtes de morts et ses couleurs vives (pas d'accord avec l'ami Francis). La salle était à moitié vide (nous avons pris une place à 5€ à 19h !).
Je mets dans la radio le récit de Louka Kouzmitch à la fin du 1er acte, (le seul moment où la musique de l'ouverture réapparaît, comme le note Michot) et la fin de l'opéra avec la libération de Goriantchikov.
Pour Hirek (qui a pris cette photo), avec des poutoux (baveux mais virtuels).
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Nous sommes acte I, scène 2. Peter Grimes vient de l'extérieur, où il fait un temps de chien ; déboule comme un courant d'air dans la taverne ; et chante la destinée des hommes et des planètes, sous l'oeil interloqué du voisinage. C'est le second des airs de Peter Grimes et l'un des moments-clé de l'opéra.
Peter s'interroge sur son destin : un recommencement avec un nouvel apprenti est-il possible ? avec, à la clé, une pêche miraculeuse qui lui permettrait de s'établir avec Ellen? Ce qu'il chante suggère l'impuissance de qui souffle à contre-courant d'un grand vent qui le dépasse.... le vent d'Ouest des côtes anglaises, mais aussi le vent malin du procès de Grimes qui ouvre l'opéra, celui de la pression sociale des villageois qui voient ce pêcheur asocial maltraiter ses apprentis et qui, en dépit de l'absence de preuves, l'ont catalogué comme un meurtrier.
Now the great Bear and Pleiades where earth moves are drawing up the clouds of human grief breathing solemnity in the deep night. Who can decipher In storm or starlight the written character of a friendly fate - as the sky turns, the world for us to change? But if the horoscope's bewildering like a flashing turmoil of a shoal of herring, Who can turn skies back and begin again?
soit:
Voici que la Grande Ourse et les Pléiades, champs de la terre, aspirent les nuages de la détresse humaine et drapent de solennité la nuit profonde. Qui peut déchiffrer, dans la tempête ou les étoiles, le signe écrit d'un destin amical, qui, tandis que le ciel tourne, changera pour nous le monde ? Mais, si cet horoscope n'est que confusion comme la mêlée lumineuse d'un banc de poissons, Qui ramènera les cieux en arrière pour repartir à zéro ?
Et la musique, que dit-elle ? A chacune des trois séquences, les cordes dans le grave sont en avance sur la ligne vocale, qui reste un temps fixée sur un mi insistant: elles dessinent une gamme descendante en mi majeur, se déployant par grappes de notes vers le bas. Ces phrases ressemblent à trois lancers de dé, trois dévidages de la pelote des Parques qui décideraient du destin de Peter Grimes. Au deuxième tirage succède un épisode agité, correspondant à l'irruption de ce banc de harengs qui miroite comme des pièces de monnaie que l'on retrouvera au moment où le deuxième apprenti tombera de la falaise, répétant le drame d'avant le début de l'opéra..... Les deux premières formules atterrissent, l'une sur un do#, l'autre sur un do bécarre. Mais, après le brouillage de l'horoscope par l'irruption des harengs, la dernière formule (sur le Who, who.....) conclut miraculeusement sur un mi : équilibre fragile d'un unique bon tirage......
Ce mi a une histoire dans Peter Grimes, que l'on peut lire tout entier, je crois, comme un conflit de tonalités. Les pôles de tonalité sont chez Britten un enjeu très audible et définissent des couleurs très contrastées, très dramatiques. Je ne prétends pas que cette analyse épuise la richesse de l'opéra, mais elle éclaire singulièrement ce lancer de dés, cette gamme descendante de mi majeur; ainsi que le retour de cette phrase, à la toute fin de l'opéra.
Dès le prologue, le paysage est dressé : deux forces antagonistes s'opposent. Avec la musique carrée et incisive à la Haendel du procès de Grimes, la pression sociale s'incarne dans un si bémol majeur giocoso....
....qui trouvera son prolongement naturel, sa résolution, plus loin dans l'opéra, dans le mi bémol de la plèbe (les grands choeurs, notamment ce qui suit la scène du Who, who...., Joe go-fishing avec ses percussions obsédantes), et dans la corne de brumes de la scène de chasse à l'homme (mais j'anticipe encore). Mi bémol qui est la note la plus éloignée, dans l'échelle tonale, de mi.
A l'inverse, le pôle opposé à ce mib-sib, c'est mi, que l'on entend dès le prologue, avec l'incroyable duo Ellen / Grimes a cappella. Britten met le doigt dès le début sur la difficulté de ces deux-là à s'accorder (littéralement) : Ellen chante en mi et Grimes lui répond en fa (un fa qui risque une chute dangereuse vers sib et mib) ; ils finissent par se rejoindre, de façon bien fragile, sur mi, avec un motif que l'on entendra souvent dans la suite de l'opéra, une neuxième ascendante (sol#-la, puis mi-fa), l'envers de la gamme des Parques, l'aspiration à l'idéal.....
...motif que l'on retrouvera ici par exemple :
Plus tard, quand le drame sera noué, il y a ce bel air d'Ellen, à l'acte III scène 1, clivé entre un si mineur et mi bémol mineur: la coupure entre les deux (ci-dessous, à 50" du début) est l'un des effets les plus déchirants que je connaisse chez Britten.
Now my broidery affords the clue whose meaning we avoid. Ma broderie révèle ce que nous voulons ignorer.
Le fil du rêve, de la broderie d'Ellen, s'est coupé.
Enfin, la dernière scène de l'opéra. Dans une atmosphère de chasse à l'homme (le choeur des villageois appelle: Peter Grimes !), alors qu'une corne des brumes sonne régulièrement un mi bémol sinistre, Peter, à demi-fou, repasse tout le fil de l'opéra - et c'est la deuxième et dernière occurrence de Who can turn skies back and begin again ?. La phrase fétiche revient, mais part d'un la aigu pour aboutir sur un ré# grave (= le mib de la corne des brumes). Envers sinistre d'un tirage parfait, échec de l'expérience, attraction fatale du mi bémol qui a tué les rêves du mi.
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Peter Grimes, de Benjamin Britten: le livret et le site de la fondation Britten Pears. Les enregistrements affichés ici sont soit ceux de la version Britten Pears (Prologue et acte I), soit ceux de la version Davis Vickers (acte III, cf vidéo youtube). La toute première scène est magnifique chez Britten (carburant terrible, diction sarcastique du juge), Pears est plus policé, fragile que Vickers, mi-lion mi-ours (géniale scène de folie avec la corne des brumes).